OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 [ITW] Bent Objects, le retour http://owni.fr/2011/12/23/bent-objects-terry-border-retour/ http://owni.fr/2011/12/23/bent-objects-terry-border-retour/#comments Fri, 23 Dec 2011 15:29:50 +0000 Terry Border http://owni.fr/?p=89035 Vous vous souvenez de la première version des Bent Objects par Terry Border ? L’artiste est de retour avec une nouvelle série d’objets de la vie quotidienne détournés, à l’aide d’un simple petit fil de fer et de beaucoup d’imagination. Tout a commencé sur un petit blog. Les Bent Objects sont aujourd’hui un phénomène international, repris à la télévision, dans la presse ou sur les sites Internet de nombreuses publications. Entretien avec le créateur du phénomène.

J’ai démarré en 2006, l’âge d’or pour les blogs. Les gens étaient encore enthousiastes à l’idée de publier plus de 140 caractères. Je me suis dit que j’allais publier quelques objets avec des fils de fer histoire de pouvoir me payer des cafés. A l’époque, j’étais boulanger. J’avais fait de la photo publicitaire, mais j’avais démissionné quelques années auparavant. Je n’aimais pas l’ensemble du processus.

Un jour que je marchais dans un parc, une main géante venue des nuages m’a pointé du doigt. J’ai tiré dessus jusqu’à ce qu’un son profond furieux gronde à travers l’atmosphère. Ce fut un jour intéressant, mais ça n’a pas de rapport avec Bent Objects. En gros, le fil de fer est pas cher. Et les objets ordinaires non plus. Combiner ces deux choses pour m’amuser évite de me stresser, contrairement à d’autres tentatives qui me coûtent pas mal d’argent.

“J’ai toujours vu les objets comme ça”

Mon processus créatif est le suivant:

(a) Regarder un objet.

(b) Cet objet me rappelle quoi ? Quelle personnalité a-t-il ?

(c) Ajouter un peu de fil de fer pour l’amener à la vie.

(d) Le photographier de façon à ce qu’il communique mon idée.

Je n’essaye pas toujours d’être drôle. Mais parce que mon matériel est ce qu’il est, le produit fini est toujours vu comme comique, et il n’y a pas moyen de contourner ça. Je ne suis pas quelqu’un de sérieux, et ça se voit dans mon travail, même si je n’essaye pas d’être “drôle”. C’est sûrement une bonne chose, parce que l’humour, que je m’efforce d’en faire ou pas, a conduit les gens à partager mon travail, et je ne vais pas imposer aux gens une manière de l’interpréter.

En fait, j’ai toujours vu les objets comme ça. Mais depuis que je bosse sur Bent Objects, je peux montrer aux autres comment je pense aux choses. C’est probablement très étrange, mais je suis reconnaissant d’avoir trouvé des gens qui apprécient cette façon de voir.

Parle d’amour

Dans une certaine mesure, cela a formalisé mes tendances parfois étranges. Avant, certains aspects de ma personnalité étaient vus comme décalés, ou pas assez sérieux. Mais dès que vous pouvez faire de l’argent avec votre point de vue, vous êtes vu comme “brillant” et “excentrique”. Non plus comme un outsider. Vous êtes validé parce que vous avez fait de l’argent avec vos idées.

Le nouveau livre est assez similaire au premier, mais un peu plus cohérent. Il parle d’amour, et des relations entre être humains. L’ajout de texte est une idée de mon éditeur : si j’avais pu décidé, j’aurai laissé les gens deviner !

J’ai vécu dans l’état d’Indiana avec ma femme et mes filles. Et deux chats. J’aime bien regarder les émissions de télé sur la cuisine, visiter les musées et recevoir des chèques.

Sans Internet, jamais je n’aurais continué ce travail. C’est vrai, mes photos sont devenues virales parce que des gens les ont partagées sur des blogs ou par mail. Mais avant, les commentaires sur mon blog ont été aussi importants dans la création même des Bent Objects. Ma ville, Indianapolis, a récemment découvert mon travail. La plupart des visiteurs de mon blog proviennent de Londres, New York, ou d’autres endroits éloignés.

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All images © Terry Border. Bent Object of My Affection est édité par Running Press.
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L’Internet socialiste http://owni.fr/2011/12/02/fleur-pellerin-internet-hollande-presidentielle-2012-hadopi/ http://owni.fr/2011/12/02/fleur-pellerin-internet-hollande-presidentielle-2012-hadopi/#comments Fri, 02 Dec 2011 11:09:07 +0000 Andréa Fradin et Guillaume Ledit http://owni.fr/?p=88705

C’est à deux pas de la Cour des Comptes, où elle sévit encore, que Fleur Pellerin nous a donné rendez-vous. A 38 ans, la jeune femme vient d’être nommée responsable du pôle “Économie numérique” dans l’équipe de campagne de François Hollande, tout juste constituée. “Il était important pour moi d’y ajouter ’société’, car le numérique n’est pas une branche de l’industrie comme l’agroalimentaire”, précise-t-elle d’emblée.

Sa prise de fonction a fait l’effet d’un micro séisme dans le landernau numérique : inconnue au bataillon Internet, Fleur Pellerin s’est surtout illustrée par l’excellence de son parcours – bac à 16 ans, Sciences Po, ENA – et un passage à la tête du club XXIème siècle, réseau promouvant la diversité. Un “pur produit de la méritocratie française”, plus proche des questions d’égalité des chances ou de fiscalité que des réflexions réticulaires, dont on ne trouve d’ailleurs nulle trace dans le portrait tiré par Libération en avril 2010. Au Parti Socialiste, elle totalise déjà trois campagnes présidentielles. Celle du candidat Hollande inaugure la mise en lumière de cette ancienne conseillère de l’ombre, qui n’est pas du sérail. Une affiliation informelle – elle n’est plus encartée – qui explique son allant et son franc-parler.

Parachutée dans les landes numériques, la jeune femme se donne jusqu’au 15 décembre pour proposer la première version de son programme. A retravailler jusqu’en début d’année. Plus qu’un chantier, un travail de dentellier. A réaliser dare-dare. La néophyte le reconnaît. Comprendre les enjeux, s’acclimater à un milieu sévère, qui s’étonne de voir débarquer une novice à l’approche d’une échéance telle que la présidentielle. L’ampleur de la tâche : c’est ce qui fait courir Fleur Pellerin sur les autoroutes de l’information. Un voyage qui s’annonce turbulent.

Hadopi tabou

En interne, la constitution de l’équipe de campagne n’a pas réglé les bisbilles entre cadres du parti et rivaux d’hier. Si officiellement le rassemblement derrière François Hollande est unanime, la fusion des troupes pose toujours problème. En coulisse, on murmure que “c’est le bordel”. Y compris sur le numérique. Sans confirmer, Fleur Pellerin déclare n’avoir que peu de relations avec Solférino. Si elle affirme qu’elle puisera dans “les travaux du Laboratoire des idées avant de proposer au candidat les axes de son programme numérique”, elle déclarait il y a quelques jours que son programme ne serait pas celui du Parti Socialiste [PDF].

Une indépendance qui visiblement, ne passe pas. En particulier sur le point chaud de la campagne numérique, l’éternel maëlstrom Hadopi. A la suite de notre entretien réalisé dans la matinée du 28 novembre, Fleur Pellerin nous a demandé de retirer toute citation concernant le sort de la Haute autorité. Motif : il ne s’agit que de pistes de travail, et seul François Hollande pourra arbitrer sur la question. Dans une première interview, publiée le 29 novembre, la jeune femme exprimait clairement sa volonté d’abroger l’institution, pour la remplacer par une autre, débarassée du sceau symbolique “Hadopi”. Vertement critiquée par certains observateurs, la position de Fleur Pellerin n’a manifestement pas plu en interne. D’ici le 15 décembre donc, motus et bouche cousue. Sur cet unique point : pour la neutralité, la fiscalité du secteur, l’e-education, l’e-santé, la critique du bilan de cinq ans de sarkozysme, les vannes sont en revanche ouvertes. Il ne s’agit pourtant que d’ébauches de réflexions, qui appelleront, là aussi, une validation du candidat socialiste.

L’Hadopi fait peur. Bête noire de l’UMP comme du PS, elle est le signe de la soumission des partis au bras de fer, féroce, que se livre lobbyistes de la Culture et du numérique pour avoir voix au chapitre 2012. Au lieu de lancer un chantier public, évolutif, entier, l’opposition fait le choix de se murer dans un silence qui ne saurait prévenir des bourdes. Les rétropédalages font tache : celui-ci en est un ; il rappelle les tergiversations maladroites de François Hollande sur ce même point, il y a quelques semaines à peine. Confirmant ainsi que c’est bien le “bordel”.

Côté moyens, la responsable de pôle ne dispose par ailleurs d’aucune ressource. “J’assume ne pas avoir de moyens, j’assume le modèle start-up, le côté artisanal.” D’où l’appel à contributions lancé sur Rue 89 il y a quelques jours : pour l’occasion, pas de plate-forme participative, pas de site, mais une adresse mail : numerique2012@gmail.com. Une initiative qui a fait les gorges chaudes de quelques trublions, notamment sur Twitter.

Ils m’attaquent parce qu’ils s’imaginent que je ne connais pas les codes, mais en 1998, je fréquentais des forums d’opéra US, et les trolls étaient déjà là ! Ils trollaient sur … du Wagner. Les codes étaient identiques.

Quant à l’appel à contributions, elle se félicite “d’avoir déjà obtenu une centaine de mails. Un wiki aurait été un défouloir”, poursuit-elle, “on aurait passé plus de temps à modérer”. Une semaine après l’ouverture de la consultation, elle nous confie avoir “reçu 500 pages de contributions très riches et constructives. Nous allons faire réagir les internautes sur une première synthèse très prochainement”.

“A l’encontre du tout-répressif de Sarko”

Rentrant dans le vif du sujet, Fleur Pellerin expose méthodiquement ses priorités :  “définir un programme de travail et constituer une équipe, afin d’avoir une position argumentée sur un certain nombre de projets urgents”. Son pôle a été décliné en cinq axes : “infrastructures et aménagement du territoire”, “innovation et e-business”, “droits et libertés sur Internet” – dans lequel se range Hadopi, dont nous ne parlerons donc pas -, “développement des services et contenus” et “fiscalité numérique”. “Oui, c’est assez vaste !” conclue-t-elle dans un sourire.

Sur l’économie de l’innovation, elle déplore un “retard” français : “il y a une marge de progrès”, estime la jeune femme. Pour la combler, Fleur Pellerin assure que les réflexions seront menées en fonction du contexte budgétaire contraint.

Concernant la fiscalité des jeunes entreprises innovantes (JEI) ou du commerce en ligne, elle explique que les incitations devront se faire selon “différents scénarios en fonction de l’état dans lequel la droite laissera les finances publiques en mai 2012, et surtout assurer aux entreprises un environnement juridique stable”. “Durant les 100 premiers jours, on devra être réaliste”, concède-t-elle, avant d’ironiser “je suis à la Cour des Comptes, la contrainte budgétaire, je l’ai intégrée !”

Les promesses seront chiffrées et envisageables : “on essaiera de se placer dans la faisabilité financière et juridique.” Une rigueur en grille de lecture des affaires en cours : elle commente la taxe Google, serpent de mer gouvernemental qui cherche à imposer les revenus publicitaires engrangés en France par les géants du web :“Pas contre sur le principe, mais à condition que le dispositif ne se retourne pas in fine contre les seules entreprises françaises ”. “Contrairement à Sarkozy, qui vient encore de le faire avec l’annonce de la création du centre national de la musique, nous ne proposerons pas de mesures sans nous être assurés de leur faisabilité financière et juridique”.

Si elle n’est pas identifiée comme référence dans le milieu, Fleur Pellerin met en avant des réseaux solides autour du numérique. “Je couvre toute la palette : média, opérateurs, think tanks, fédérations et syndicats professionnels, lobbyistes, haut-fonctionnaires” , assure-t-elle. Des connaissances déjà mobilisées à titre bénévole et amical. Le travail est informel : la première réunion s’est tenue chez elle ; même son mari, fiscaliste au Conseil d’Etat, a été mis à contribution. Dans ses cercles, des membres de l’Arcep et de la Caisse des dépôts, “catastrophés par la gestion du très haut débit” ; des entrepreneurs comme Jean-Baptiste Soufron, Nicolas Gaume, président du Syndicat National du jeu vidéo ou Benoît Thieulin ; certains acteurs du monde de la Culture, SPRD et ministère, ou encore Daniel Kaplan, soutien de Martine Aubry pendant la primaire et délégué général de la Fondation pour l’Internet Nouvelle Génération (FING).

On lui demande ce qui différencie son programme de celui de l’UMP. Elle réagit vivement, et critique le bilan de la majorité : “c’est bien joli de montrer ce programme, de dire ‘le meilleur reste à venir’ si rien n’a été fait en 5 ans !” Et déroule sur Nicolas Sarkozy : “il ne s’adresse qu’à des clientèles. Tout le monde y croit mais il n’y a rien derrière”. Sur sa dernière sortie à Avignon, durant laquelle il avait proposé l’établissement d’une “Hadopi 3” pour lutter contre le streaming, elle ironise : “comment on fait ? On met des mouchards chez les gens ? On ferme YouTube ? Sa position est ultra sécuritaire et après ses lieutenants parlent de neutralité des réseaux, ça me fait rire !” Et de conclure : “oui, je suis très énervée !”

On veut aller à l’encontre du tout-répressif de Sarko .

Le principe fait consensus en interne, mais pas sûr que les cadres du parti et de la campagne la suivent sur “les modalités concrètes” . Si à Solférino “tout le monde a pris conscience qu’Internet représentait un levier de croissance et une modification radicale de la société” , “il y a encore de ‘vieux logiciels’ qui traînent au PS” . Et les attentes de la communauté se font pressantes: il ne suffit pas de critiquer le bilan du camp d’en face ; des mesures cadres sont à définir. Or, des arbitrages, pas forcément favorables, seront pris par la direction de campagne. Fleur Pellerin en a conscience, se dit “loyale” , et profite pour le moment de sa “liberté dans la réflexion” . Une autonomie synonyme de “faiblesse” : “cela veut aussi dire que je ne suis pas forcément très soutenue”. Le recadrage de dernière minute, sur Hadopi, est venu le confirmer.


En vente en décembre le livre électronique “e-2012″, chez Owni Editions, une enquête signée Andréa Fradin et Guillaume Ledit sur la campagne numérique de l’UMP et du PS.


Via Flickr : Fame Foundry [cc-bysa] et Geoffrey Dorne [cc-byncsa]

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La sève des 70′ recueillie http://owni.fr/2011/10/06/les-oublies-de-la-presse-parallele-des-seventies/ http://owni.fr/2011/10/06/les-oublies-de-la-presse-parallele-des-seventies/#comments Thu, 06 Oct 2011 06:33:19 +0000 Emilien Bernard (Article XI) http://owni.fr/?p=81993

Les sixties & seventies, âge d’or d’une presse hexagonale libre, intelligente et méchamment irrévérencieuse blablabla, Actuel blablabla, vaches sacrées blablabla, ce journal est un pavé… Yep, c’est lu et relu, battu et rebattu. Pourtant, derrière le poncif se cache une réalité souvent méconnue. Et à trop ramener la période à quelques figures tutélaires un tantinet momifiées (Hara-Kiri et Choron, L’Enragé et Siné, Actuel et Bizot), on passe à côté des composantes essentielles dudit âge d’or : diversité, vitalité et virulence généralisées.

Dans un paysage médiatique contemporain largement dominé (en matière de presse papier, en tout cas) par un journalisme de révérence, mou et fade comme une endive, il est toujours utile (et un peu triste) de rappeler qu’un autre rapport à la presse a existé, que cette dernière était massivement distribuée (en comparaison des journaux dissidents contemporains) et que cette réappropriation de la parole n’était pas uniquement le fait de quelques locomotives isolées mais l’expression d’une époque (plus) enflammée.

C’est là tout l’intérêt du très récent livre de Steven Jezo-Vannier, Presse parallèle, la contre-culture en France dans les années 1970, publié aux éditions Le Mot et le reste, qui livre un panorama détaillé et vivant des différents acteurs de l’explosion d’une presse libre en France. Tout, Le Parapluie, Zinc, Le Torchon brûle, La Gueule ouverte, Le Petit Mickey qui n’a pas peur des gros, Interaction, Sauvage… une myriade de titres, en grande partie éphémères, ouverts à des thématiques diverses (féminisme, écologie politique, bande-dessinée, rock, sexualité), mais se retrouvant dans une même pratique de la presse : libre, urgente et débridée.

Derrière les titres emblématiques (Hara-Kiri, Actuel, L’Enragé), légendaires, on découvre dans votre ouvrage une foule de canards plus méconnus : Tout, Politicon, Le Parapluie, Geranonymo… Avec également une presse dissidente locale très active et un nombre de fanzines impressionnant. Pourquoi une telle effervescence ? Et pourquoi n’a-t-elle pas tenu la distance ?

Steven Jezo-Vannier: Il y a effectivement à cette époque énormément de titres, la plupart bien moins connus que Tout ou Le Parapluie : quelques petites centaines de journaux, témoignages d’une effervescence rare, elle-même reflétant la diversité des voix libérées durant ces années.

La fin des années soixante est marquée par le combat pour l’existence en tant qu’individualité propre, chacun affirmant son unicité. Il y a évidemment une jeunesse unie et cohérente qui aspire à gagner en liberté et surtout en reconnaissance, mais cette jeunesse est tout sauf uniforme, elle revendique haut et fort son hétérogénéité. Le mouvement underground qui fait naître la presse parallèle affirme la pluralité de ses composantes. Chacun souhaite y faire entendre sa différence, sa sensibilité, et utilise la presse libre pour le faire, d’où la multiplicité des titres.

Avant le premier choc pétrolier, réaliser un journal est facile et peu onéreux : les modes de fabrication en série se sont extraordinairement démocratisés, et le prix du papier et des encres reste faible. D’ailleurs, lorsque la crise de 1973 entraîne une flambée des coûts de la matière première, plus d’un journal cesse de paraître.

Mais le fait que la presse parallèle ne soit pas parvenue à s’inscrire dans la durée résulte d’une combinaison de facteurs : à la hausse des prix, il faut ajouter que la plupart des titres ne sont pas rentables et ne cherchent pas nécessairement à l’être ; sur le plan financier, les journaux underground étaient voués à une existence cyclique. La quantité de titres est impressionnante sur toute la période, mais la plupart sont extrêmement éphémères et se limitent à une ou deux parutions. Des journaux meurent à un endroit, d’autres naissent ailleurs.

Autre raison de poids : tous les jeunes qui font vivre cette presse sont tôt ou tard contraints d’effectuer leur service militaire, qui les éloigne du front de la contestation et de l’activité culturelle pendant un an (à partir de 1970).

Enfin, et je pense que c’est là la raison majeure : les acteurs de la presse parallèle n’ont pas pour objectif de durer, à de rares exceptions près (en l’occurrence, Actuel et Hara-Kiri/Charlie, qui y sont parvenus grâce au professionnalisme). Une majorité souhaite simplement dire ce qu’elle a à dire, vivre une expérience avant de passer à autre chose. Le Parapluie s’est arrêté alors qu’il était parvenu à s’installer et s’affirmer à la proue du mouvement, avec une relative stabilité financière. Pour ses fondateurs, le tour de la question avait été fait.

Il faut bien comprendre également qu’une large partie des artisans de la presse parallèle cherchent à s’investir hors des sentiers battus. Cinq ans après 1968, la presse parallèle n’a plus rien de nouveau, elle ne représente plus un enjeu pour la liberté, elle fait partie des acquis. Elle est donc moins vivace.

“Hors presse libre, pas de révolution”

1789, La Commune, mai 68… Les périodes révolutionnaires sont toujours accompagnées d’une floraison de journaux. Hors révolution, pas de presse libre ?

Le contexte révolutionnaire crée un contexte favorable, c’est indéniable. De là à dire qu’il n’y a pas de presse libre sans révolution, il y a un pas de géant. Preuve en est la diversité actuelle des blogs et autres pages web, aussi critiques et acerbes que l’était la presse libre. Sommes-nous en révolution ? Je ne crois pas…

À l’inverse, je ne pense pas qu’il puisse y avoir révolution sans presse parallèle. Du coup, je dirais plutôt : hors presse libre, pas de révolution. La presse papier ou virtuelle est le média de la parole, elle sert à dire et faire entendre. De ce fait, la liberté de la presse devient systématiquement l’enjeu privilégié et prioritaire des mouvements de contestation.

Beaucoup de titres sont confrontés à des procès voire à des interdictions de publication dans les années 1970 : La Cause du peuple, L’Idiot, Hara-Kiri… Les pouvoirs en place tentaient vraiment de les démolir ?

Je ne sais pas si l’on peut dire “beaucoup” : La Cause du peuple, L’Idiot et Hara-Kiri ne sont que trois au milieu d’un océan de journaux. Cependant, ils comptent parmi la petite dizaine de titres les plus stables, les plus populaires et les plus audibles, d’où une certaine méfiance du pouvoir.

Je crois que le regard des autorités est différent selon les cas : La Cause du peuple est dangereux parce qu’il incarne une extrême gauche révolutionnaire combattive et déterminée, capable de mener des actions extrêmement fortes. On est encore dans le mythe de la “classe dangereuse”, d’un côté comme de l’autre. La classe ouvrière est incomprise du pouvoir, jugée instable et peu docile du fait de son engagement et de son importance numérique. D’autre part, La Cause du peuple est soutenue par une partie de l’élite intellectuelle, rangée derrière Sartre et Beauvoir et beaucoup de ses acteurs sont eux-mêmes issus de Normale Sup. Cette union maoïste effraie certainement le pouvoir.

L’Idiot, de son côté, paye son soutien au premier, puis sa liberté de ton, tout comme Hara-Kiri. À la fin des années soixante, la liberté de parole n’est pas encore une réalité concrète. Il y a deux freins majeurs à cela : d’une part, la tradition de respect, sinon de soumission, au pouvoir et aux “bonnes mœurs” ; d’autre part, le poids des autorités dans le contrôle de l’information. Les journaux condamnés payent pour leur irrévérence. Le cas Hara-Kiri est éloquent : se moquer de la mort du Général est l’insolence de trop pour un journal qui a déjà largement fait reculer les limites du supportable aux yeux d’un pouvoir encore très marqué par la morale.

De fait, si les journaux libres sont sans doute craints, le pouvoir ne peut guère s’opposer à eux et réellement chercher à les démolir. La bande du Professeur Choron a multiplié les provocations avant d’être sanctionnée, illustration d’une certaine souplesse du pouvoir. Je vois les interdictions prononcées comme les derniers remous d’une agonie. Le mouvement de la presse libre était irrépressible, le pouvoir a tenté de durcir le ton une dernière fois avant de succomber et d’accepter de mettre fin au contrôle direct de l’information.

” La presse parallèle est la première à parler ouvertement et sans complexe de sexualité”

Vous mentionnez l’existence dans les années 1970 d’un Syndicat de la Free press basé aux États-Unis. Comment fonctionnait-il ?

L’Underground Press Syndicate (UPS) est une coopérative qui prône la gratuité et la liberté totale de l’information. Il réunit tous les grands organes de la presse parallèles qui le souhaitent, leur permettant de se renforcer, de gagner en unité et d’organiser un réseau à l’échelle internationale, puisqu’il cherche à étendre ses ramifications par delà l’Atlantique.

Créé en 1966, son objectif est d’abord d’assurer la cohésion et la protection des journaux membres, tout en reliant les différents pôles de contestation à travers le pays : le Village Other de New York, le Berkeley Barb et l’Oracle de la Baie de San Francisco, le L.A. Free Press de Los Angeles, le Rag du Texas, etc.

Par la suite, l’UPS s’est ouvert aux titres des autres pays, notamment français (entre autres, Actuel et Le Parapluie). L’apport pour ces journaux est extrêmement important, car il va leur permettre de recueillir et transmettre toute l’actualité des mouvements américains et de faire circuler l’information en France. Et donc, de faire vivre le réseau. Mais l’apport majeur tient peut-être plus à la forme qu’au contenu. Libre de droit, les dessins (essentiellement ceux de Robert Crumb), le style de mise en page, les couleurs, l’influence psychédélique, tout est repris par des titres français qui s’inspirent très largement des “grands frères” anglais et américains – l’évolution graphique d’Actuel en témoigne.

En revanche, aux États-Unis, le rôle international de l’UPS n’a pas aussi bien fonctionné : à la pointe de la contestation contre-culturelle, les journaux anglo-saxons n’ont pas eu besoin de reprendre des éléments français. Le syndicat a davantage servi de lien entre les foyers alternatifs : le Haight à San Francisco, le Village à New York, Venice à Los Angeles…

Cette presse que vous décrivez semble surtout avoir joué un rôle majeur dans la diffusion de la problématique révolutionnaire à des domaines jusqu’ici ignorés par l’extrême-gauche : libération sexuelle, écologie, révolution culturelle… C’est la raison de son succès ?

Oui, je le pense sincèrement. Le fait de questionner les mœurs et la société tout entière, non plus seulement dans son aspect socio-politique, mais en remettant en cause le rapport à l’autre et à la différence, a totalement bouleversé la dynamique révolutionnaire. La presse parallèle a joué un rôle de support et de vecteur pour ces nouvelles interrogations, elle a su s’extraire du carcan de la réflexion d’extrême-gauche et s’adresser au plus grand nombre. Ce qui n’a pas été forcément bien reçu par les tenants de la stricte révolution marxiste.

La presse parallèle est la première à parler ouvertement et sans complexe de sexualité, de la place de la femme, d’écologie et de tout un tas de sujets ignorés ou tus par l’extrême-gauche comme par le grand public. La pluralité des thèmes abordés a permis à cette presse de dialoguer pour la première fois avec une foule de gens qui n’osaient pas parler de leurs différences ou de leurs engagements. Elle a brisé des tabous pour devenir un exutoire de souffrances. Son succès réside essentiellement là.

Un journal comme Tout semble symboliser ce glissement d’une presse purement politique à une presse investie dans des luttes générationnelles. Quelle était sa ligne ? Pourquoi ne retrouve-t-on aucun journal de ce genre de nos jours ?

Tout est effectivement le symbole de l’ouverture des gauchistes aux plus larges préoccupations de la jeunesse. Il résume le glissement qui s’opère vers de nouveaux questionnements. Sa ligne est résumée dans son titre : Tout est un journal de combat sur tous les fronts, s’adressant aux différents pans de la société.

Son sous-titre précise : “Ce que nous voulons”, le “nous” y rappelle l’unité de la jeunesse, destinataire principal du journal, et le verbe vouloir conjugué au présent renvoie à sa détermination. Tout est propre à son contexte. Ses auteurs ont compris que Mai 68 était davantage l’illustration d’une colère de la jeunesse, jusque-là contrainte au silence et à la résignation, que l’œuvre révolutionnaire d’une classe en marche.

De nos jours, le contexte est moins propice à l’émergence d’une telle presse : l’illusion de totale liberté berce une majorité et maintient encore l’activité contestataire dans un underground inaudible.

En lâchant le côté frontalement politique des premières publications des années 1950 et 1960 (Action, Internationale Situationniste), cette presse parallèle n’a-t-elle pas, in fine, servi le camp adverse, diluant le message politique dans une multitude de causes éparses ?

Plusieurs choses à souligner, ici. Tout d’abord, Action et l’Internationale Situationniste n’étaient pas uniquement focalisés sur la question politique.

D’autre part, je ne pense pas que le message politique ait été “dilué” dans la mesure où il s’est additionné à des revendications non-politiques d’intensité au moins égale. Enfin, je dirais que “servir le camp adverse” aurait consisté à laisser la presse parallèle à sa marginalité, à la résumer à cette petite presse d’extrême-gauche uniquement connue de rares initiés. Autrement dit, à ne pas globaliser les luttes. La presse parallèle a été ce qu’elle a été parce qu’elle avait étendu ses problématiques hors des frontières habituelles de la réflexion politique. L’addition de “causes éparses” lui a permis de s’adresser à toute la jeunesse, et non plus seulement à une minorité d’étudiants parisiens politisés. Mai 68 n’aurait jamais eu une telle importance si le mouvement s’en était tenu à ses préoccupations strictement politiques…

“Sans interdit, l’insolence perd de sa substance”

Aujourd’hui, aucun journal véritablement dissident (sans pub, sans concession politique, sans argent) ne parvient à rivaliser avec les tirages de l’époque, pas même La Décroissance ou Fakir, les deux titres les plus vendus. Pourquoi cette différence de diffusion ? Il est plus compliqué aujourd’hui de faire vivre un titre ?

Il est, je crois, incontestablement plus difficile de faire vivre un journal, d’autant plus s’il s’agit d’un journal alternatif. Il faut se souvenir que dans les années 1960-1970, il n’existe aucun autre média que la presse parallèle pour faire vivre la contestation : ni réseaux sociaux, ni Internet, ni même de radios libres (il faut attendre l’aube des années 1980 pour cela).

Aujourd’hui, la pluralité des moyens d’expression et leur simplicité d’accès ringardisent inévitablement les outils traditionnels. La jeunesse actuelle n’a pas grandi avec l’habitude d’aller chercher le journal, elle a évolué dans le virtuel. Rien d’étonnant, donc, à ce que le support papier ne parvienne pas à la toucher aussi aisément que la jeunesse quarante ans en arrière.

Paradoxe : alors que les procès pour pornographie ou outrage pleuvaient dans les années 1960 et 1970, alors que la législation sur la question s’est depuis allégée, aucun titre contemporain ne peut rivaliser avec l’outrance joyeuse d’Hara-Kiri ou la virulence politique de L’Enragé. Pourquoi ? L’heure n’est plus à la contestation ?

Pour être subversif, il faut violer un interdit ; sans interdit, l’insolence perd de sa substance. C’est précisément parce que la législation s’est allégée qu’il n’y a plus autant d’intérêt à provoquer le pouvoir. Les mouvements de contestation doivent être vus, il me semble, comme des ressorts : plus ils sont comprimés, plus ils bondiront haut et loin. Ainsi, plus le pouvoir sera dur, plus la contestation sera vive. L’histoire en donne largement la preuve : il est plus difficile de mener une lutte révolutionnaire à son terme dans un pays dit “démocratique” que sous une dictature. Ajoutons à cela une bonne dose de “politiquement correct” dans le climat actuel, et nous obtenons les raisons du manque de panache des titres contemporains. La pression ne vient plus du pouvoir, la retenue n’est plus imposée, elle s’impose d’elle-même.

“Tous sont rentrés dans le rang, par choix ou par résignation”

La censure de nos jours semble aussi plus insidieuse, relevant davantage de blocages économiques et structurels…

Même raisonnement : si la censure n’est pas directe, elle est plus efficace puisque plus difficilement combattue. Aujourd’hui, plus d’ORTF ni de ministère de l’Information. Tout se fait en coulisse, avec les jeux d’intérêts, de pouvoir et de clientélisme, les amitiés entre le pouvoir et les grands groupes médiatiques… Cependant, les difficultés que rencontrent les journaux alternatifs aujourd’hui doivent sans doute plus au contexte qu’à l’œuvre de la censure.

Aucun des journaux survivants des seventies n’en a gardé l’esprit véritablement frondeur – ni Libé, ni Charlie Hebdo, ni L’Écho des Savanes… On ne peut pas tenir sur la distance une entreprise de démolition en règle ?

Pour la majorité, les difficultés financières, le manque de renouvellement ou d’envie ont coupé court à toute prétention de survie. D’autres sont parvenus à se maintenir, au prix de nombreux sacrifices, parfois jusqu’à aujourd’hui.

Première chose à noter : tous ceux qui ont survécu étaient déjà des structures professionnelles aspirant à une vente en règle, dans les kiosques et librairies. Il y avait d’emblée une volonté de s’inscrire dans la durée, et donc d’être près au sacrifice. Cette disposition explique leurs évolutions postérieures. Tous sont rentrés dans le rang, par choix ou par résignation. Les uns ont oublié la fougue de la jeunesse, d’autres ont accepté les règles du jeu : Libé a dû renoncer à son principe autogestionnaire pour dépasser les querelles intestines, Charlie a perdu une partie des auteurs qui faisait son talent et peut-être aussi un peu de son inspiration, L’Écho a accueilli de nouvelles générations, pas forcément moins bonnes, mais différentes, avec de nouveaux enjeux. Les titres qui ont réussi à se maintenir ont parfois évolué avec leur public, avant d’accueillir de nouveaux auteurs qui – eux – n’ont pas grandi avec la même soif subversive.

“La toile est à l’image de la presse libre”

En conclusion, vous semblez reporter sur Internet l’espoir d’un renouvellement de la presse parallèle. Hors l’investigation (Mediapart, parfois Rue89, Owni), le Net ne semble pourtant pas vraiment adapté à la démarche des “glorieux” prédécesseurs évoqués dans votre livre. Hara-Kiri ou La Gueule ouverte sur Internet n’auraient aucun sens, non ?

Ces “glorieux” prédécesseurs ont gagné leur notoriété par leur petit nombre et leur rôle de défricheurs. Aujourd’hui, il n’est plus possible de retrouver cet esprit pionnier. La presse parallèle actuelle est donc moins spectaculaire, sans doute, mais elle continue d’entretenir le débat et de porter des idées, objectifs premiers des titres des années soixante-dix.

Il me semble qu’Internet, derrière l’immense majorité de pages sans grand intérêt, fourmille de sites dédiés à cela. C’est parce que cette “presse” est toujours minoritaire et différente qu’elle reste parallèle… Vous évoquez la démarche des “glorieux” prédécesseurs, mais vous oubliez la masse des anonymes, les petites feuilles de chou artisanales faites par des amateurs qui ont simplement envie de donner leur point de vue sur tel ou tel sujet. À l’évidence, le blog en est le digne successeur. Le but de la presse parallèle est de donner la parole au plus grand nombre, Internet offre cette possibilité. La toile est à l’image de la presse libre, puisque par définition elle se veut libre, indépendante et combattive.

Malgré tout, il est vrai que dans les années 1960-1970, la forme importait autant que le fond, car les artisans de la presse parallèle ont décloisonné l’une comme l’autre. Ils ont apporté de la couleur, des images, les ont mêlés aux textes, ont sorti les mots de leurs cadres habituels. La forme reflétait le fond, tout comme les cheveux longs étaient une application quotidienne et visuelle des idées qui se cachaient dessous. Une façon de sortir de la norme, de l’assumer et de le revendiquer visuellement.


Article initialement publié sur Article XI sous le titre “Steven Jezo-Vannier – Les années 1970, âge d’or de la presse parallèle ?”

Illustrations et photos depuis Article XI et l’interouèbe. Édition photo, Ophelia Noor pour Owni

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http://owni.fr/2011/10/06/les-oublies-de-la-presse-parallele-des-seventies/feed/ 3
“Une épidémie moderne pour préserver notre confort” http://owni.fr/2011/04/28/une-epidemie-moderne-pour-preserver-notre-confort/ http://owni.fr/2011/04/28/une-epidemie-moderne-pour-preserver-notre-confort/#comments Thu, 28 Apr 2011 17:37:21 +0000 Andréa Fradin http://owni.fr/?p=59834

Cédric Suriré est chercheur en sociologie à l’université de Caen, au sein de laquelle il contribue au Pôle “Risque, Qualité et Environnement durable”. Ses réflexions se portent sur la sous-traitance, notamment au sein du nucléaire, secteur selon lui coupable d’une “maltraitance” sur ces travailleurs fantômes. On évalue de 20.000 à 30.000 personnes selon les années leur nombre, pour 50.000 salariés chez EDF.

Aujourd’hui, quelles sont les conditions de travail dans le nucléaire ? Comment ça se passe dans une centrale ?

Il y a un parc nucléaire avec des usines dites à risque, gérées par une maintenance sous-traitée. Cette sous-traitance permet la mise en place de conditions de travail déréglementées, par le recours massif aux intérimaires et aux CDD et, dans le cas des CDI, qui sont aussi nombreux, par la gestion du travail “par dose”. EDF a mis en place cette sous-traitance pour gérer l’excès de radioactivité qui n’est pas supportable par le personnel statutaire.

Le suivi médical de ces sous-traitants est inexistant : ils forment une population nomadisée, qui va de chantier en chantier, qui change souvent d’employeurs… Et cela permet à EDF de ne pas être responsable de tous les accidents de travail et des maladies professionnelles imputables à l’exposition.

Choisir entre le chômage et la mort programmée

Vous évoquez la “gestion du travail par dose”, en quoi consiste-t-elle ?

Pour un travailleur, on estime que l’exposition limite est de 20 millisieverts (mSv) par an. Suite à la pression redondante des syndicats et de certaines associations de salariés, on a décidé qu’à partir de 16 mSv, il fallait arrêter d’exposer les travailleurs dans les zones à risque.

Le problème est que les travailleurs qui atteignent les 20 mSv sont mis au chômage. Du coup, des stratégies très particulières se mettent en place. Par exemple, certains décident d’enlever leur dosimètre pour ne pas le soumettre aux radiations : leur exposition n’est plus contrôlée.

Ensuite, à partir du moment où le travailleur atteint les 16 mSV, il reste quand même plusieurs questions. Ainsi, celle des faibles expositions quotidiennes. En 2008, une étude du CIRC (Centre international de recherche sur les cancers) a ainsi préconisé de mesurer l’exposition à partir de faibles doses quotidiennes et non plus à partir des niveaux établis à partir des victimes d’Hiroshima. Reste aussi la question d’une exposition considérable en une seule fois, par exemple sur ceux qui reçoivent 5 ou 6 mSv en une exposition.

Intégration et rationalisation du danger

Comment les travailleurs du nucléaires perçoivent leur activité ? Ont-ils conscience du danger, ont-ils le “sens du sacrifice” dont on entend si souvent parler dès qu’il est question d’accident dans une centrale ?

Il y a plusieurs formes de réactions. Dans les années 1990, une chercheur anthropologue avait étudié les “kamikazes” de la Cogema qui, pour dépasser le risque quotidien, allaient en quelque sorte le provoquer. Ils y associaient une valeur virile et positive. C’est un mécanisme de défense individuelle, tout comme le déni de réalité. Dans ce cas là, malgré les différents exposés, malgré les chiffres, le travailleur adopte le discours qui consiste à dire que la dose ne lui fait rien et que pour l’instant, il n’a pas mal et qu’il peut continuer. C’est une rationalisation du danger. Comme les conséquences d’une exposition répétée peuvent se faire ressentir trente ou quarante ans plus tard, ça favorise le processus.

Une médecine du travail “inféodée aux donneurs d’ordre”

Vous avez rapidement évoqué la médecine du travail, inexistante dans le cas des sous-traitants. Comment réagissent les praticiens dans les centrales ? Pourquoi ne font-ils rien ?

Il y a une médecine à deux vitesses dans le parc nucléaire. La première est sur site et propre à EDF. J’ai constaté lors des différents entretiens réalisés qu’une part importante des médecins du travail était inféodée aux donneurs d’ordre – en l’occurrence, EDF. Ils ne s’occupent pas vraiment des sous-traitants, sauf exception : je pense par exemple à Dominique Huez, médecin sur le site de Chinon, qui lutte pour la prise en compte des maladies et des suicides au sein du nucléaire.

Il y a également une médecine interprofessionnelle. Elle visite les salariés par l’intermédiaire des PME auxquelles ils sont rattachés. Mais le suivi est très difficile car les salariés vont partout en France et changent d’entreprises, qui elles-même varient souvent : il arrive qu’elles se regroupent et qu’elles changent de nom.

Par ailleurs, du côté d’EDF et de leurs médecins, on assiste fréquemment en cas de problèmes de santé à des disparitions de dossiers, de suivis gammamétriques. Il y a un an, j’ai ainsi fait un entretien avec un travailleur qui avait été exposé. Il a mis deux ans pour rassembler toutes les pièces de son dossier.

Comment ça se passe : les médecins décident-ils d’eux même de minimiser la situation ou leur donne-t-on des ordres explicites ?

C’est très difficile à savoir, mais les deux doivent jouer. D’une part les médecins qui veulent à un moment soulever le problème constatent que cela pose un problème au niveau de la hiérarchie et vont d’eux-même rationaliser, en se disant que peut-être, la direction n’a pas si tort, que peut-être, la sous-traitance n’est pas un si gros problème… Après, il y a des directives qui passent pas certains intermédiaires et des stratégies de camouflage.

“La structuration d’un risque socialement acceptable”

C’est un sujet grave qui affecte des dizaines de milliers de personnes mais dont on n’entend jamais parler. Pourquoi ?

On a affaire à l’organisation et la structuration d’un risque socialement acceptable. Comme l’amiante. C’est le système de dose établi qui le permet. Ce niveau pourrait être fixé à 10 mSV, à 5 ! Mais à ce moment là, EDF ne pourrait plus exposer ses employés. Du coup, on s’autorise à rendre des gens malades et à faire des morts en suspens pour produire de l’énergie.

Personne ne s’est saisi du problème ?

Il y a un gros souci, c’est que la stratégie syndicale qui aurait pu être mise en place – et qu’on aurait pu attendre vu que ce sont eux qui se saisissent habituellement de ce genre de problèmes – n’existe pas. Les syndicats sont restés en arrière et se cantonnent à défendre l’outil de travail, sauf de temps en temps, avec des tentatives de réappropriation de la question, qui restent des discours de façade.

Certaines associations de défense de la santé des victimes du nucléaire s’organisent. Avec des universitaires, nous avons ainsi fondé “Santé Sous-traitance Nucléaire-Chimie”, qui s’occupe des salariés de ces secteurs – les travailleurs de la chimie sont également exposés, à des produits chimiques. On aide les salariés dans leur démarche et on tente de mettre en avant le problème. Nous sommes partenaires de la Fondation Henri-Pezerat, d’Annie Thébaud-Mony, qui organise des colloques, des publications, et qui produit un mélange de travaux universitaires et syndicaux.

Ces associations parviennent-elles à avoir de la résonance ?

C’est très difficile. D’un point de vue politique, c’est simple : de la droite à la gauche sociale-libérale, on est pro-nucléaire. Seules les tendances écologistes et anarchistes ont des discours critiques sur le sujet.

Ce sont malheureusement des événements comme Fukushima qui vont peut-être permettre une visibilité accrue. C’est dommage. Le laboratoire auquel je suis rattaché, à Caen, existe depuis 1986 et a travaillé sur Tchernobyl, les liquidateurs, etc. Nous avons toujours été classés dans le registre des catastrophistes, des prophètes de malheur, des fous.

Des accidents comme Fukushima permettent-ils aussi de libérer la parole des travailleurs ? Bousculent-ils la vision qu’ils ont de leur activité en leur faisant prendre conscience du risque ?

Chez certaines personnes, comme les lanceurs d’alerte, qui ont pris position auparavant au péril de leur travail, de leur famille, ça a facilité la prise de parole dans les médias, oui. L’un d’entre eux a par exemple témoigné dans un reportage diffusé sur France 3 après Fukushima. Mais cette sortie a provoqué de nombreux problèmes : sa voiture a été caillassée sur le parking du site, la plupart de ses collègues lui ont tourné le dos. Même après l’événement, le problème de l’aliénation au travail reste. Même si les atteintes sont très fortes, ces travailleurs ont encore foi dans leur activité et dans le nucléaire.

“Le résultat d’un simple calcul coût/bénéfice”

Cette croyance dans le nucléaire joue aussi ?

Absolument. Il suffit de voir les déclarations du maire de Dieppe (ndla : site de la construction du réacteur EPR) après que des bruits ont circulé sur un éventuel moratoire sur EPR. Il a nié en bloc. Ce sont des déclarations fortes qui semblent aveugles face à l’ampleur de la catastrophe passée.

Un philosophe allemand, Günther Anders, disait pour la bombe nucléaire, mais c’est applicable au nucléaire seul, que ses conséquences sont “supraliminaires”. Autrement dit, elles dépassent notre imaginaire ; il est impossible de se représenter la réalité de ce danger de cette catastrophe. Si le cœur d’un réacteur de Fukushima était entré en fusion, il faut rappeler que cela aurait était équivalent à 80 fois Tchernobyl ! Mais face à la rationalité à court terme, face à la recherche de profit immédiat, on oublie tout ceci.

Le caractère inodore, incolore, indolore du nucléaire n’arrange rien…

Oui ! C’est un peu comme l’amiante, qui était un peu plus palpable mais qui restait une contamination.

Annie Thébaud-Mony parle de “scandale de santé publique”. Vous partagez cet avis ?

C’est une épidémie moderne, comme l’amiante. Un choix de société pour produire de l’énergie et non démocratique a mené à la production de cette épidémie de cancers.
Pour atteindre le bien-être, pour le confort matériel, l’exposition et la mort d’autant de personnes sont socialement acceptables. C’est le résultat d’un simple calcul coût/bénéfice.

Illustrations CC FlickR AttributionNoncommercialShare Alike x-ray delta one et AttributionNoncommercialNo Derivative Works Porphyria Poppins

Les autres articles de notre dossier :

La CGT d’EDF atomise les sous-traitants

L’avenir sera atomique

Image de une Marion Boucharlat pour OWNI, téléchargez-là :)

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http://owni.fr/2011/04/28/une-epidemie-moderne-pour-preserver-notre-confort/feed/ 14
“Le féminisme, d’abord une question d’égalité” http://owni.fr/2011/03/08/le-feminisme-dabord-une-question-degalite/ http://owni.fr/2011/03/08/le-feminisme-dabord-une-question-degalite/#comments Tue, 08 Mar 2011 12:00:04 +0000 Andréa Fradin http://owni.fr/?p=50113 Marion Charpenel est l’auteur d’une thèse sur le mouvement féministe en France. Enseignante à Paris 8 et doctorante à Sciences Po Paris, elle revient pour OWNI sur les représentations et les mutations de la cause des femmes.

Que signifie le féminisme aujourd’hui?

Il faut d’abord avoir en tête que tous les gens qui sont féministes ne se définissent pas nécessairement comme tel, et inversement. Le terme est tellement chargé en histoire et en représentations, pas mal de personnes engagées dans la cause des femmes ne se reconnaissent pas dans cette désignation.

Quels sont les nouveaux enjeux du mouvement ?

L’espace de la cause des femmes est relativement vaste. Globalement, on constate une répartition des tâches selon les associations, que l’on peut classer selon ces différentes sphères: la sexualité, l’avortement, la contraception, au sein d’organisation comme le Planning familial; les violences conjugales et sexuelles, avec les associations de soutien aux victimes; l’éducation et la recherche au sein d’équipes de chercheurs en études féministes; les problématiques du travail, domestique ou à l’extérieur, avec la question de la double journée; la représentation politique et syndicale, avec des associations particulièrement engagées dans la lutte pour la parité; une réflexion sur la place des femmes dans la culture et les médias et enfin, tout un pan sur la solidarité internationale, qui se focalise sur les femmes migrantes.

Donc le féminisme n’est ni dépassé, ni dissous ?

Pas du tout. La sphère est très vivace et compte de très nombreuses associations. Certaines sont de taille réduite: une vingtaine de personnes, tout au plus, qui abattent pourtant un travail assez considérable. Après, et c’est un problème, il y a en France très peu de travaux quantitatifs sur le féminisme.

Quel est l’héritage de ce mouvement ? Notamment celui résultant de ce qu’on appelle “la deuxième vague” ? On est toujours dans l’imagerie de la femme qui brûle son soutien-gorge ?

La femme qui brûle son soutien-gorge est un mythe, avant tout diffusé par les anti-féministes. En France, comme aux États-Unis, il n’y a aucune preuve que cet événement se soit déroulé.

Sur l’héritage de la deuxième vague, de nombreuses femmes qui militent aujourd’hui avaient 25 ans dans les années 1970: elles assurent donc une certaine continuité. Ceci dit, le féminisme compte aussi des plus jeunes, arrivés depuis les années 1980. Il existe une sorte d’éparpillement générationnel.

Il y a donc un héritage assumé, mais aussi quelques tensions sur ce qu’il faut ou non renier. Par exemple, quand les militantes de Ni Putes Ni Soumises ont débarqué, elles se sont définies dans un premier temps comme non féministes, puis sont revenues sur sur cette position en prenant plus de place sur la sphère publique et en échangeant d’autres féministes, avec qui elles avaient plus de points communs qu’imaginés. Des ponts se sont liés entre les anciennes et les nouvelles.

Des dissensions demeurent, mais il est difficile de savoir si elles sont liées au débat actuel ou à un conflit de mémoire. Personnellement, je pense qu’elles sont à rattacher à la difficulté intrinsèque à tous les mouvements sociaux, à savoir une volonté des anciens d’imposer leur expérience, face aux nouveaux. Ces controverses existent, mais je pense qu’il y a un accord sur l’essentiel.

Quel est-il ?

Il est difficile de tracer des caractéristiques. Mais selon moi, l’égalité reste un point fondamental, un objectif à atteindre. Cet angle n’a jamais été perdu de vue, tout comme la volonté univoque d’affirmer la femme comme sujet politique. Depuis les années 1970, il est fondamental de revendiquer le droit à la parole publique et politique, ainsi que d’affirmer que le privé est politique, déterminé par certaines décisions publiques.

Même si la définition de ce qu’on entend par “les femmes” divise parfois, l’affirmation de l’égalité reste très forte et est largement héritée de la deuxième vague.

Quelle est la place de l’homme dans le féminisme ? Existe-t-il toujours des tendances qui rejettent complètement la figure masculine ?

Je ne pense pas qu’il y ait jamais eu un rejet complet de l’homme au sein du féminisme.

Dans les années 1970, le principe de non-mixité a été perçu par les hommes comme une attaque, car c’était vraiment la première fois qu’ils étaient exclus de certaines sphères. C’était alors une nécessité pour les femmes qui voulaient être entendues, puisque là où il y avait des hommes, il était impossible de s’exprimer. C’était une façon de se réapproprier la parole et cela a été vu comme anti-hommes. Le fait que les féministes en jouent, avec des slogans humoristiques et provocateurs, n’a évidemment rien arrangé. Donc cette image colle un peu au mouvement. Pourtant, les feministes françaises ont toujours dit que leur engagement et l’épanouissement de la femme en résultant, allaient aussi être bénéfiques pour les hommes.

Il y avait quand même bien des mouvements excluant totalement la figure masculine ?

C’est vraiment juste une conséquence de la non-mixité, qui a créé le sentiment d’exclusion des hommes. Les femmes ont certes eu le besoin de militer entre elles dans les années 1970, elles avaient l’impression d’être moins soumises à des rapports de pouvoir. C’était certainement juste une impression, mais elle était nécessaire. A la fin des années 1980, les mouvements se sont mixisés: la plupart aujourd’hui sont mixtes.

Aujourd’hui, la réflexion queer semble avoir de l’importance au sein du féminisme: cela signifie-t-il que le fait d’être femme a été dépassé par l’individu et la valorisation de sa singularité ?

C’est une des conséquences, oui.

Le mouvement queer affirme qu’il n’y a pas de genre spécifique défini, pas de masculin et de féminin, mais bien davantage un continuum: 40% de féminin, 60% de masculin, etc. Il remet en cause l’idée d’une séparation nette du genre et conteste l’enfermement des identités, dès le plus jeune âge, avec l’attribution de jouets très différenciés par exemple.

Au-delà du queer, tout le mouvement considère que le projet féministe est humaniste, que le monde en sortira globalement grandi. C’est ce que disaient les féministes radicales dans les années 1970: une fois l’inégalité hommes/femmes brisée, toutes les inégalités pourraient être mises à plat.

La tendance queer les rejoint dans la mesure où elle refuse l’enfermement dans une indentité, et affirme que les choses sont plus complexes que deux genres.

Comment est perçu le mouvement aujourd’hui? Suscite-il l’adhésion et l’enthousiasme, notamment chez les plus jeunes?

Pour fréquenter le milieu depuis plusieurs années, j’ai l’impression que de plus en plus de jeunes se tournent vers le féminisme. Depuis deux, trois ans, il y a un réel regain d’intérêt pour ces questions là.

2003, c’est le lancement de Ni Putes Ni Soumises, qui a réussi à sensibiliser une partie de la population qui était étrangère à tout l’héritage de la deuxième vague, notamment les femmes immigrées.

On remarque aussi que depuis peu, les jeunes femmes actives de 24-25 ans, issues des classes moyennes-supérieures, qui travaillent, découvrent la double journée de travail et constatent les différences de salaire avec leurs anciens camarades de classe, sont de plus en plus sensibilisées à ces questions.

La publicisation des grilles de salaires, et des différences, a aussi beaucoup joué.

Aujourd’hui, des associations jeunes comme Osez le Féminisme rencontrent un certain succès. A l’occasion de leur dernière assemblée générale, il y avait entre 125 et 150 personnes, ce qui est beaucoup pour une organisation féministe, surtout aussi jeune.

D’autres explications à ce regain d’intérêt?

Il y a aussi le fait que les mouvements féministes ont réussi à développer des modes de militantisme permettant aux femmes de s’engager malgré un agenda surchargé. Dans les années 1980, qui correspondent à un creux militant, les anciens se plaignaient de la réticence des plus jeunes à s’engager. Il y a eu adaptation: les réunions sont plus courtes, il y a une forte utilisation d’Internet, etc.

Le développement de masters d’études des mouvements sociaux et dse genres, en sciences politiques, sociologie, psychologie, ont également permis d’interpeler les étudiants. C’est une voie d’accès au féminisme toute récente.

Certaines personnes estiment que le féminisme cherche à imposer une nouvelle forme de domination, des femmes sur les hommes. Qu’en pensez-vous ?

C’est beaucoup de mauvaise foi. Les féministes n’ont jamais dit cela. Il ne faut pas oublier que le terme “égalité” est celui qui revient le plus fréquemment dans leur discours.

Mais comme tout mouvement subversif, qui dérange l’ordre établi, il entraîne évidemment de nombreuses critiques. Après, les féministes sont aussi responsables de quelques maladresses. Chaque partie en a pour son compte. Mais selon moi ces représentations sont surtout une manière de contrer le côté subversif du mouvement.

D’autres, notamment des jeunes femmes, estiment que se définir uniquement en tant que féministe revient à se diminuer en tant qu’individu…

Oui, et d’autres vont dire l’inverse: que se dire féministe, c’est devenir masculine. Les critiques sont contradictoires, je vois mal comment y répondre.

Ce que je peux dire, c’est que le féminisme se définit en fait assez simplement: c’est un mouvement qui vise l’égalité homme/femme, qui lutte contre les violences, les inégalités salariales… Qui cherche à atteindre des choses très concrètes. Quiconque critique le féminisme ne peut pas nier l’existence de ces aspects très réels.

Le féminisme est un gros mot ?

C’est plus difficile de se définir aujourd’hui comme féministe qu’avant. Moi-même, en décrivant mes thèmes de recherche, je m’entends dire: “mais tu n’es pas féministe tout de même?” Ou bien encore “mais vous avez déjà tout, que vous faut-il encore?” Cela explique pourquoi tant de femmes féministes refusent de se qualifier comme tel. Le simple fait de se désigner ainsi est déjà subversif. Déjà un acte d’engagement fort.

Cela est certainement dû à l’ancrage profond de l’idée que les femmes ont déjà tout acquis. Tout simplement parce que oui, en droit, les choses sont acquises. Reste à les faire basculer dans les faits.


Illustrations CC FlickR: CarbonNYC, oceanyamaha, Neverending september, KLHint

Image de Une par Marion Kotlarski pour Owni

Retrouvez l’intégralité de notre dossier sur la Journée de la Femme.

Téléchargez l’infographie des Positions féministes. (cc) Mariel Bluteau pour Owni /-)

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Josh Fox, réalisateur anti-gaz de schiste classé “terroriste” http://owni.fr/2011/02/27/josh-fox-realisateur-anti-gaz-de-schiste-classe-terroriste/ http://owni.fr/2011/02/27/josh-fox-realisateur-anti-gaz-de-schiste-classe-terroriste/#comments Sun, 27 Feb 2011 16:30:42 +0000 Sylvain Lapoix et Ophelia Noor http://owni.fr/?p=48481
Billet initalement publié sur OWNIpolitics.

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Metteur en scène de théâtre et réalisateur de fiction, Josh Fox n’avait rien d’autre que sa caméra qui le prédestinait au documentaire. D’une simple lettre d’une compagnie gazière reçue dans sa maison familiale de Pennsylvanie, havre de paix au bord de la rivière Delaware, il s’est immergé tout entier dans le cauchemar des gaz de schistes pendant un an et demi afin de comprendre ce qui arrivait à son pays. Avec un ami monteur, il a produit Gasland, documentaire politique, écologique et expressionniste sur une Amérique prête à sacrifier air pur, eau douce et santé humaine pour quelques mètres cubes de gaz de plus… Devenu hérault de la lutte contre une industrie énergétique sans scrupules, il a présenté pour la première fois son film en Europe, en janvier dernier à Londres. En attendant l’arrivée de son film en France, Josh Fox a accepté de livrer à OWNIpolitics quelques détails sur sa mission d’intérêt général.

Comment a commencé le tournage de Gasland ?

Ca s’est passé exactement comme je le raconte dans le film : mon père a reçu une lettre qui nous proposait d’exploiter du gaz sur notre terrain. Il m’a demandé de “jeter un oeil à cette histoire” : la zone du haut Delaware n’est pas une zone d’exploitation d’hydrocarbure, c’est une magnifique région d’étangs où nous n’avions jamais rien vu de tel. Bien sûr, les compagnies de gaz nous ont promis que nous ne les remarquerions même pas, que nous allions gagner énormément d’argent… et c’est ce qu’ils nous ont offert.

La rivière Delaware, qui coule à côté de la maison de famille de Josh Fox.

Mais mes voisins sont venus m’expliquer qu’ils avaient jeté un œil au procédé, qui consistait à injecter des produits chimiques dans le sol… Bref, tout ça ressemblait à un énorme projet industriel et j’ai voulu savoir de quoi il en retournait. Je suis donc allé à Dimmick, où ce genre de forage avait déjà eu lieu. Quand je suis revenu, je savais qu’il fallait empêcher que ça se produise chez moi et enquêter là-dessus parce que ça relevait du scandale national.  Alors qu’au départ c’était juste un film pour informer mes voisins !

D’où est venu l’idée de ce titre, Gasland ?

Le titre ne nous est venu qu’à la toute fin de la réalisation : nous regardions une campagne de pub cinéma des années 1950 pour le gaz naturel en Pennsylvanie et il y avait une réplique qui nous a frappé à propos des pipelines et des puits : “et ce genre de sites et de sons, vous pouvez les voir partout dans le Gasland !” Et là, ça a été le déclic : nous nous sommes regardés avec mon coéquipier : nous avions notre titre !

Comment s’est déroulé la production du film elle-même avant sa projection en salle ?

Nous projetions le film au fur et à mesure que nous le produisions pour informer les habitants de la région du haut Delaware : nous montrions des bouts de 10 minutes, 30 minutes… Nous étions déjà en contact avec notre public, ce qui nous aidait à sélectionner les séquences, et ça nous permettait de voir un peu mieux ce que nous pourrions faire comme film.

Mais le film Gasland lui-même est né d’un travail à deux, avec le monteur, enfermés pendant un an dans une pièce où nous choisissions ce qui nous plaisait le plus en nous inspirant du cinéma expérimental et notamment d’une de nos grandes références : Jean-Luc Godard ! Plutôt que “Que ferait Jésus à notre place ?” pour nous guider, nous avions un WWGD sur notre frigidaire pour “What would Godard do ?” (“que ferait Godard à notre place ?”). Même si nous voulions en faire un projet mainstream, ça nous paraissait essentiel d’y ajouter notre fibre artistique.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Quand avez-vous commencé à sentir de la pression de la part des entreprises exploitantes ?

L’industrie gazière a surfé sur le débat lancé par notre film : ils ont lancé une énorme campagne de publicité, qui à mon avis nous a beaucoup profité car elle a fait monter le buzz. Ils ont été jusqu’à produire leur propre film, en copiant le style “caméra à l’épaule” du nôtre, ce qui est assez flatteur quand on y pense ! Mais leurs efforts se sont retournés contre eux au final : plus ils en faisaient, plus les gens se posaient des questions sur ce qui ne tournait pas rond… Plus ils attaquaient notre film et plus ils attiraient l’attention sur notre initiative, aidant les gens à réaliser que leur défense ne tenait pas debout !

Vous avez tout de même été ajouté sur la Terror Watch List du Department of Homeland Security (ministère de l’Intérieur américain) !

Tout ce truc à propos de la Terror Watch, c’est le genre de chose auquel vous finissez par vous attendre : ces sociétés ont tellement d’argent et de pouvoir, c’est effrayant ! Mais c’est bien plus effrayant de perdre le travail d’une vie : cette maison en Pennsylvanie, mon père l’a construite de ses propres mains. Alors, au pied du mur, vous n’avez pas d’autre choix que de vous battre.

Avez-vous trouvé du soutien en dehors de vos voisins et de vos amis ?

Pour commencer, des centaines de milliers de personnes se sont impliquées à travers les États-Unis, tout le monde se sent concerné, et, pour faire circuler l’information et alerter les gens, l’aide des fondations que nous avons rencontré pendant notre tournée a été cruciale. Nous avons projeté notre film au Congrès, dans tout l’État de New York à l’Environemental Protection Administration (agence de protection de l’environnement) et au ministère de la Justice. Nous avons également reçu un soutien considérable de la communauté du film documentaire qui nous a notamment fourni une aide juridictionnelle quand l’industrie gazière nous a attaqué.

Une ligne est tracée au milieu des États-Unis ceux qui acceptent d’être à la merci des sociétés exploitantes d’hydrocarbures, qui sont dans une mentalité où l’humain n’a pas d’importance, et une armée de personne qui s’inquiète de la “vraie” Amérique et qui défend l’égalité, la liberté, la justice et l’éducation. Et nous, nous sommes entre les deux.

Pouvez-vous nous dire où en est la bataille dans votre région de Pennsylvanie ?

Nous venons de remporter une grande victoire : l’État de New York a voté un moratoire sur la fracturation hydraulique du fait des preuves qui sont sorties, c’est une première ! Pour en arriver là, il a fallu que nous donnions un exemplaire de Gasland à chacun des membres de l’Assemblée de l’État, ce qui fait quelques centaines, plus une à chacun des 70 sénateurs de l’État.

Tom Corbett, nouveau gouverneur de Pennsylvanie, a reçu un million de dollars de l'industrie gazière pour mener sa campagne.

En Pennsylvanie, là où coule la Delaware River, c’est une autre affaire : l’État vient d’élire un gouverneur extrêmement favorable à l’exploitation des gaz de schistes, Tom Corbett, qui a reçu un million de dollars de l’industrie gazière pour financer sa campagne. La commission du bassin du Delaware a approuvé plusieurs puits d’exploration, trois ont été forés et nous avons déjà constaté des signes de contamination de l’eau, l’un d’eux à quelques kilomètres de chez moi. Cela ne fait que plus nous motiver pour nous battre.

Comment expliquez-vous le retard des médias dans la couverture de cette affaire ?

Aux États-Unis, l’information est restée sous la côte d’alerte pendant pas mal de temps. Les premières explosions ont eu lieu au Texas, au Colorado, au Wyoming, qui sont des États peu denses où la production de gaz et de pétrole est déjà bien installée… Pas de quoi faire la Une des médias nationaux. Mais quand l’affaire est remontée jusqu’à New York et à la Pennsylvanie, des zones hyper peuplées, avec une grosse exploitation des nappes phréatiques et sans passif d’exploitation d’hydrocarbures, l’affaire a très vite fait parler.

Vous revenez d’Australie : y alliez-vous également pour enquêter sur les gaz de schistes ?

Nous avons fait des séquences à propos de l’exploitation des couches de charbon méthanier (coalbed methane) en Australie, qui sont très proches de la problématique des schistes : la  technique est proche de la fracturation hydraulique et le gouvernement s’est aligné sur les entreprises pour littéralement exproprier les gens. Il y a les mêmes problèmes de contamination de l’eau douce, pollution aérienne, vols des terres agricoles… Comme aux États-Unis, les gens sont poussés au dehors pour faire place à de vastes projets d’exploitation de gaz. Nous avons été là-bas pour soutenir les gens et parler de la situation en Australie.

Avez-vous le projet de réaliser un Gasland 2 ?

Nous ne savons pas encore quelle suite donner à Gasland mais nous en ferons probablement une : tout bouge tellement vite en ce moment que nous n’avons pas encore eu le temps de prendre un pas de recul. Nous réalisons également un film sur les énergies renouvelables.

Vous avez obtenu du soutien de la chaîne câblée HBO : pensez-vous que la télévision soit un medium indispensable pour faire passer votre message ?

Nous avons choisi de faire les deux : une distribution cinéma à notre manière et un partenariat avec HBO. Ils nous ont autorisé à partir en tournée avec notre film avant la diffusion télé et de le passer en salle ensuite. Mais nous savions que le sujet était très grave et nous voulions que ça se sache. Or, quoiqu’on dise, diffuser le film dans 40 millions de foyers, c’est une force de frappe inégalable ! Avoir accès à la télévision, c’est rentrer directement chez les gens et ça nous a énormément aidé. Nous avons bénéficié de leur machine de relation presse qui est fantastique mais nous voulions rester en contact avec les gens, montrer le film à travers le pays et répondre aux questions qu’ils se posaient. Prendre contact avec les organisations locales était un point clé de notre mission.

Comment les gaz de schistes ont-ils changé votre vie ?

En tant que directeur de théâtre, j’ai l’habitude de donner ma vie pour mes projets. Mais ce projet est différent car il a pris une ampleur nationale et que ce que nous faisons fait évoluer le débat. C’est très excitant et ça prend un temps fou mais nous nous battons pour l’État de New York, pour la Pennsylvanie…. Nous nous battons pour tellement de personnes : tous ces gens qui nous livrent leurs histoires, c’est une expérience extraordinaire, mais ça me donne aussi une obligation morale de me battre pour eux.

Pensez-vous être plutôt un réalisateur ou un activiste ?

Je suis un trouveur, je cherche la vérité, et je considère que le fait d’avoir une éducation vous donne des responsabilité. Je suis directeur de théâtre mais j’ai du tout mettre de côté pour ce projet, à la grande déception de ma compagnie. Mais ils comprennent : je n’ai pas choisi cette bataille, c’est elle qui m’a choisi, en arrivant dans ma boîte aux lettres !

Actuellement, je fais tout ce qui est en mon pouvoir : des gens nous contactent du monde entier, chaque jour, pour nous demander de l’aide ou des conseils, de diffuser le film… C’est le genre d’aventure qui ne vous arrive qu’une fois dans une vie, j’y investis donc tout ce que j’ai car c’est un danger mortel. Ce que je veux, c’est qu’on me rende ma maison, ma vie, ce sentiment de paix et de sécurité… Et s’il faut deux ans de campagne acharnée pour que ça s’arrête, alors je la mènerai et je sais que nous gagnerons.

Illustrations CC FlickR : Nicholas T ; Pennstatelive.

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Saul Williams: “ceux qui peuvent gagner, ce sont les artistes” http://owni.fr/2011/02/27/saul-williams-ceux-qui-peuvent-gagner-ce-sont-les-artistes/ http://owni.fr/2011/02/27/saul-williams-ceux-qui-peuvent-gagner-ce-sont-les-artistes/#comments Sun, 27 Feb 2011 15:12:20 +0000 Owni Music http://owni.fr/?p=48613 Nous avons rencontré Saul Williams lors du Midem 2011, le marché international du disque et de l’édition musicale, alors que la sortie de son nouvel album Volcanic Sunlight est prévue pour le printemps 2011.

Saul Stacey Williams est poète, acteur, écrivain, chanteur, rappeur, artiste multi-instrumentiste…c’est un slammeur reconnu lorsqu’il est sollicité pour tenir le rôle principal du film de Marc Levin Slam en 1998. Il sort deux albums avant d’offrir The Inevitable Rise And Liberation Of Niggytardust, un album co-écrit et co-produit par Trent Reznor, le fameux leader du groupe NIN (Nine Inch Nails), en 2007 et en Pay What You Want (ou Prix Libre).

A Cannes, il n’a accepté qu’une seule interview, celle d’OWNImusic et après avoir annulé tous les concerts prévus en Europe, il a gardé la seule date du Midem Talent. Une première date face à un parterre de professionnels, qui montre à quel point cet artiste est un explorateur visionnaire, provocateur, dont le talent ne peut être ignoré puisque son succès a été maintes fois validé et que l’attente du prochain album semble interminable pour les fans.

Après une petite session de négociation avec son label, il nous reçoit dans sa chambre d’hotel. Sa voix grave est apaisante, son discours aussi intègre que sa musique. Saul Williams est connu pour être un artiste “hors piste”, il est un concept à lui tout seul et cette rencontre nous a permis de comprendre la particularité de sa démarche.

Il nous explique sa perception des changements qui s’opèrent dans le monde et comment selon lui la musique et les arts en général peuvent en bénéficier. Saul a été l’un des premiers à être honnête avec son public en se réappropriant le choix qu’il avait déjà, celui de payer ou pas pour ses créations. Saul n’est pas un homme rebelle avec un esprit de contradiction systématique, mais il sait que la vie est une question d’équilibre et que chaque projet est à traiter au cas par cas.

Nous savons que cette vidéo ne pourra en aucun cas reconstituer ce que dégage le personnage, mais nous estimons que son discours est pertinent, même si les sujets abordés dans cette interview sont analysés chaque jour par des journalistes. Nous trouvons captivant que pour une fois, cette ère de mutations soit évoquée par un artiste et non un professionnel du secteur.

Ci dessous, l’interview réalisée par OWNImusic:

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Premier clip extrait de l’album “Volcanic Sunlight” : Explain My Heart

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Saul Williams a lancé la promotion de Volcanic Sunlight en Novembre avec une campagne QR code. En scannant ce code à l’aide d’un smartphone, vous pourrez télécharger gratuitement le premier extrait intitulé Explain My Heart en échange d’une adresse email:

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Retrouvez l’interview intégrale, bientôt sur OWNImusic.


Montage vidéo : Romain saillet. Crédit musique : Artner

Illustrations CC FlickR: lavid

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“Singularity University n’est pas une secte” http://owni.fr/2010/11/21/singularity-university-nest-pas-une-secte/ http://owni.fr/2010/11/21/singularity-university-nest-pas-une-secte/#comments Sun, 21 Nov 2010 15:56:16 +0000 Andréa Fradin http://owni.fr/?p=36487 Si elle n’a pas commencé à programmer dès l’âge de quatre ans, Eugénie Rives n’a rien à envier aux exploits de ses camarades de la Singularity University, dont elle a suivi le dernier programme d’été.

Chez Google France depuis cinq ans, la jeune femme a commencé à monter des projets dès l’âge de 19 ans, qui marque son départ vers la Californie. S’ensuivent le Mexique et l’Argentine, où elle met en place un festival de courts-métrages, dont elle assure la promotion à travers le monde grâce aux nouvelles technologies. L’année dernière, elle décide de compléter son savoir-faire en participant aux deux mois et demi de formation intensive proposée par la Singularity University dans le domaine des nouvelles technologies. Direction la Silicon Valley et le campus de la Nasa, dont la demoiselle ressort émerveillée.

Eugénie Rives revient avec nous sur cette expérience et en profite pour dissiper les confusions entretenues autour de “SU”. Si l’institution compte parmi ses fondateurs l’un des papes controversés du courant transhumaniste Ray Kurzweil, il faut, selon la jeune femme, opérer la distinction entre ces idées et la visée pragmatique de Singularity University, qui interroge l’impact des nouvelles technologies sur la planète.

Singularity University, temple du transhumanisme ?

Pas du tout. Il faut décoreller Singularity University et transhumanisme. L’université donne des billes pour réfléchir à l’impact pratique des technologies sur des grandes problématiques : énergie, eau… C’est vraiment pour cet aspect concret, le lancement de projets, que j’y suis allée. En comparaison, l’université n’a vraiment rien à voir avec le Singularity Institute qui comporte une unité spécialisée sur les questions transhumanistes.
Certes, le discours de SU, notamment d’ouverture, est très emphatique, très américain, mais il ne diffère en rien de ce qu’on pourrait entendre à Harvard ou à Stanford.

Singularity University n’a rien d’une secte ! C’est juste une université très avancée sur les questions relatives aux nouvelles technologies.

Après, il est vrai que Kurzweil fait partie des fondateurs et des intervenants. Mais ses cours abordent la Singularité, ce moment qui marquera une explosion de la technologie telle qu’elle dépassera l’intelligence humaine (ndlr : aussi appelé “small-bang”). Ray Kurzweil aborde de façon très succincte les questions transhumanistes.

C’est Peter Diamandis, un entrepreneur à l’origine de tout un tas de projets, qui est allé à sa rencontre suite à la lecture de Singularity Is Near, pour fonder l’université. Mais l’institution n’est vraiment pas à relier au transhumanisme pour autant. Ils ont même songé à en changer le nom, pour bien marquer la distinction, c’est dire !

Donc le chef de SU, issu des cuisines de Google, ne sert pas une centaine de pilules pendant les repas ?

Non ! Et Ray Kurzweil ne nous a pas dit d’en prendre !
Il est vrai que le programme faisait attention à notre alimentation et à notre santé. Nos repas étaient bio et surtout à base de tofu, et nous faisions deux heures de yoga par semaine.

Et en dehors des repas, quelle était l’ambiance à SU ?

C’était extraordinaire. J’ai rencontré des Prix Nobel, des gens à l’origine de projets incroyables. Larry Brilliant de Google.org ; Robert Metcalfe, l’inventeur d’Ethernet… En tout, 160 interventions différentes ! Mais au-delà des professeurs, j’étais aussi au milieu d’étudiants complètement passionnés par les technologies. Un véritable patchwork de plein de pays différents.

Un cours à Singularity University

Vous étiez en permanence ensemble pendant les deux mois et demi du programme ?

Oui, du lever au coucher. On dormait sur place, sur le campus de la Nasa, situé en plein milieu du désert, dans la Silicon Valley. Presque en dortoirs !

On se levait tous les jours très tôt, parce qu’il était vraiment difficile de louper des cours aussi intéressants. On était donc ensemble de 9 heures du matin à 8 heures du soir. Les fondateurs de l’université passaient régulièrement nous voir… C’était vraiment intense : des conférences venaient s’ajouter au programme et quand on sortait des cours, on poursuivait souvent les discussions jusque tard dans la nuit.
J’ai gardé le contact avec tout le monde. Certains viennent d’ailleurs à Paris cette semaine.

Lors du dernier entretien vidéo avec Jean-Michel Billaut, vous étiez sur le point de présenter votre projet sur l’eau. Comment ça s’est passé et sur quoi cela a débouché ?

Encore une fois, c’était assez américain : je m’attendais presque à me voir remettre un chapeau de diplômée ! C’était aussi solennel : il y avait 200 à 300 personnes présentes, dont une partie des intervenants, pour la présentation des 14 projets.
La nôtre s’est très bien passée, une ONG s’est depuis montée au Chili. L’une des filles de notre groupe de travail, chilienne et juriste, y investit désormais 100% de son temps. Depuis que je suis rentrée en France, je m’y consacre pour ma part surtout pendant mon temps libre, le week-end.
On a aussi monté une ONG qui fait du monitoring de jeunes femmes à travers le monde.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Comment fait-on pour entrer à Singularity University ?

Ça va assez vite. J’ai rempli un dossier en ligne. Il faut fournir un CV, des lettres de recommandation, et montrer une certaine passion pour les technologies. Je pense qu’il est également bon d’indiquer qu’on a déjà été entrepreneur une fois dans sa vie.
Le coût de la formation est assez élevé, mais l’université donne des bourses, qui couvrent parfois intégralement le cursus. Ainsi, pas mal d’étudiants en provenance de pays en développement ont pu participer au programme. Singularity University est d’abord une fondation, son but est non lucratif.

Il y a eu 1.800 candidatures pour le programme que vous avez suivi l’an dernier. Pensez-vous que votre appartenance à Google France a joué un rôle dans votre sélection ?

Je ne sais pas. Peut-être. À l’époque, les gens de Google France ignorait l’existence de Singularity.
Les personnes sélectionnées venaient toutes d’horizons très divers : étudiants, entrepreneurs… Même si finalement, nous n’étions pas beaucoup à venir du business et de grands groupes comme Google.

Pensez-vous retourner à Singularity University dans un avenir proche, pour vous remettre à jour sur les dernières avancées technologiques ?

Il faut avoir à l’esprit que Singularity se veut être une formation sur la durée. C’est assez particulier : en France, on va à l’université et c’est terminé. Dans le domaine particulier des technologies, il y a bien sûr les cours en ligne du TED, mais rien de comparable à Singularity University. Là-bas, on reste en contact et les étudiants de l’année précédente sont souvent les intervenants du programme de l’été qui suit.
Personnellement, je pense retourner sur le campus l’été prochain, pendant une semaine. Je ne vais pas refaire la formation, je vais simplement aller à la rencontre des étudiants, des intervenants.

Les bannières de Singularity University

À quand la création d’une version française de SU ?

Je ne pense pas qu’il y aura une Singularity University en France, en tout cas pas sous la forme du programme d’été. Déjà parce que cette organisation est assez lourde en termes logistiques : il n’est pas évident de mobiliser un endroit pendant plus de deux mois. Par contre, je pense qu’il y a de forte chance que les Executive Programs soient lancés ici. Les membres de Singularity diffusent leurs idées en Europe : ainsi, le directeur de SU, Salim Ismail, intervient cette année à LeWeb.
Diffuser les informations, réfléchir aux questions posées par les technologies permettront certainement de réduire la peur qu’elles suscitent, c’est une bonne chose. Les choses évoluent en France, dans la santé par exemple.

Il est important que les gens se confrontent aux questions soulevées par les technologies. Il faut se préparer à vivre avec, en gérant au mieux les risques qu’elles comportent.

Que penser justement des réticences suscitées par les projets transhumanistes ?

Je ne suis pas une spécialiste, mais je pense que les gens ont peur du changement… de se voir remplacés par des robots. Mais ce n’est pas nouveau, chaque technologie a d’abord suscité une crainte. Là, c’est d’autant plus fort que cela touche l’humain.
Singularity University aborde ces problématiques : nous avons suivi des cours d’éthique. À chaque fois qu’une nouvelle technologie était évoquée, nous nous interrogions sur les impacts et les risques qu’elle soulevait.

Je comprends tout à fait cette peur, je ne suis pas du tout adepte moi-même du transhumanisme, mais il faut penser aux apports positifs des avancées technologiques, comme les nanobots qui seront capables de guérir des cellules cancéreuses. On ne peut pas dire non à ces choses là.

Retrouvez le blog d’Eugénie Rives, qui retrace son expérience à Singularity University.

Son témoignage également à retrouver sur Place de la Toile, l’émission de Xavier de la Porte sur France Culture.

À lire aussi sur le sujet : “Humain, trans-humain” ; “L’Homme “augmenté” selon Google…vers une transhumanité diminuée ?” ;

“Kyrou: face au dieu Google, préserver ‘l’imprévisible et des sources de poésie’”

Images CC Flickr david.orban

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J’ai été juré à la “Nouvelle Star” des journalistes http://owni.fr/2010/07/14/jai-ete-jure-a-la-nouvelle-star-des-journalistes/ http://owni.fr/2010/07/14/jai-ete-jure-a-la-nouvelle-star-des-journalistes/#comments Wed, 14 Jul 2010 14:45:40 +0000 Théo Haberbusch http://owni.fr/?p=22015 Il y a 15 jours,  j’ai pris un bain de jouvence professionnel en participant à la sélection de futurs journalistes. L’IPJ (désormais rattachée à l’université Paris-Dauphine),  une des écoles reconnues par la profession, m’a sollicité pour participer au « jury de motivation », c’est-à-dire la dernière étape d’un concours qui commence par des écrits d’admissibilité suivis d’un oral sur l’actualité. Les résultats viennent d’être mis en ligne, je peux donc parler de mon expérience.

Sachant combien les places sont chères (une quarantaine) et les aspirants nombreux (des centaines), c’était un peu ma nouvelle star à moi, les sorties d’André Manoukian en moins.

Trêve de comparaisons hasardeuses. Voir ces petits jeunes (22-24 ans en général) pousser pour entrer dans la profession m’a donné les crocs. Leur faim du métier alimente mon plaisir de le pratiquer. Après cette expérience, c’est donc l’enthousiasme qui prédomine… enfin presque. Résumé.

1. Neuf candidats qu’il faut noter voire éliminer

Il y a 6 ans, j’étais face au directeur de cette même école (et de ceux des autres écoles où j’avais candidaté), me voilà de l’autre côté de la table, représentant les « professionnels »,  les « recruteurs ». En une demi-journée, je vois ainsi passer neuf candidats.

On me demande de les noter après 15 mn de conversation. Mon jugement vient s’ajouter à leurs résultats aux autres épreuves. Mais si je leur attribue un 1 ou un 2 sur 10, je les élimine. Bref, à coté de moi les jurés de la Nouvelle Star ont des buzzers en chocolat.

2. Bye bye les touristes…

Autant le dire tout de suite, j’ai « disqualifié » deux personnes en leur attribuant la note fatale. Ai-je été trop dur? Une fois les notes données, j’en ai parlé avec le directeur de l’école et avec les membres du jury d’actualité, qui précède celui de motivation. Et il se trouve que tous les jurés avaient mis des notes éliminatoires à  ces deux « touristes ».

Pas préparés (pas de stage, pas de connaissance concrète d’un métier qu’ils fantasment), sans projet professionnel, ne connaissant pas l’état économique de la presse, ils n’avaient rien à faire là, et ne méritaient certainement pas de prendre une place dans la future promotion de l’IPJ.

Où aimeriez vous travailler si vous aviez le choix ?

« Aux pages politiques ou culturelles de Libé, je n’arrive pas à le décider »

(Humm comment te dire que dans 10 ans les pages politiques ou culture de Libé ça n’existera sans doute plus?)

Où vous voyez vous dans 10 ans?

« Je ne me projette pas. Au Brésil. En ce moment mon truc c’est les associations anti-pub. »

(Donc le journalisme en fait c’est pas ton truc?)

Je vous offre aussi cette perle (bonus):

« La philosophie est un type d’information [comme une autre], peut-être plus transcendantale et immanente, encore que… »

Les deux éliminés étaient des garçons. Et je dois dire que dans l’ensemble, les filles m’ont fait plus forte impression. Mieux préparées, bosseuses et enthousiastes, elles m’ont parues plus solides. Ce qui tendrait à donner raison à l’une de mes collègues, rédactrice chef à l’AEF, qui peste souvent contre la nonchalance des « mecs » stagiaires, qui donnent l’impression de ne rien avoir à prouver.

3. Les lettres de motivation…c’est pas folichon

Un de ces jours je vais publier ma lettre de motivation pour l’entrée en école de journalisme. Je soupçonnais qu’elle n’était pas brillante, mais j’ai découvert que les candidats de 2010 l’ont copiée! En vrac, et quelles que soient les années, on veut devenir journaliste pour :

- Rencontrer des gens

- Diffuser l’information au plus grand nombre

- Éveiller les citoyens/être un rouage de la démocratie

- Dénoncer

- Rejoindre les glorieuses plumes qui nous ont précédé

Bref rien que de très prétentieux. Une candidate avait troussé une lettre rigolote mais elle n’a pas été la meilleure ensuite face à nous (la lecture de la lettre est effectuée juste avant l’oral). Comme quoi, ce n’est vraiment pas sur cet exercice formel que peut se jouer la sélection.

4. Un début d’expérience et la conscience du métier

Tous les candidats (sauf nos deux touristes) avaient effectué des stages. Souvent dans la PQR (presse quotidienne régionale) ou dans la presse spécialisée, ce qui leur donne déjà un petit bagage. Non seulement ils ont écrit et fait du terrain, mais en plus ils ont très bien compris que la presse est en crise. Ils ont conscience qu’ils doivent se préparer à une entrée difficile sur le marché du travail et sont prêts à bosser à la pige.

5. Internet où es-tu?

A une ou deux exceptions notables, les candidats n’ont pas, semble-t-il, compris le bouleversement internet sur le journalisme. Comment pourrait-il en être autrement? Ils préparent leurs concours en « fichant » les journaux papiers et n’ont sans doute pas réalisé combien d’informations ils apprennent tous les jours en allant simplement sur leur compte Facebook.

Quant à Twitter, l’outil ne leur est pas familier (je crains qu’il en soit de même des flux RSS, de Delicious, des alertes Google et de tant d’autres outils « basiques »). Mention spéciale à cette étudiante, auteure d’un mémoire sur Facebook et Twitter, mais qui m’a confié ne pas avoir eu besoin de se créer un compte pour effectuer son enquête.

Une seule candidate nous a annoncé son projet de créer un site web cet été. Et elle a spontanément parlé du web comme d’un support permettant de mixer du texte, de la vidéo et du son.

Une phrase d’un autre candidat résume bien la relation de ces jeunes étudiants, marqués par leur culture universitaire (souvent en sciences humaines):

« Internet devient incontournable. Je me suis préparé à l’éventualité d’y travailler [mais bon ça me fait pas rêver »

Ah, j’allais oublier une réponse que j’ai (sincèrement) adorée:

Ma question : « A votre avis, où se trouve l’information aujourd’hui dans la presse quotidienne, à la radio, à la télé ou sur internet? »

Réponse : « Il me semble que l’information se prend sur le terrain et qu’après on la diffuse selon des canaux différents »

Jury de l'IPJ (allégorie)

6. Informer ou commenter?

C’est sans doute ma plus grande interrogation. Deux candidats ont explicitement dit qu’ils préféraient « l’info neutre » à celle très partisane de la presse française. Les autres ont eu l’air de s’accommoder d’une tendance évidente à la polémique, au commentaire et au point de vue, formes qui prennent le pas sur l’information dans sa plus pure expression.

Je le regrette un peu mais je me dis que les cours qu’ils pourront suivre, en agence notamment, pourraient les « guérir » de cette tendance.

7.  Le profil atypique de la mort qui tue

Je dois vous parler de cette enseignante qui après une première partie de vie professionnelle veut reprendre des études et devenir journaliste. Bof, me dites vous, pas étonnant, elle en a marre des élèves! Archi-faux. Si elle a obtenu une dérogation pour présenter le concours (elle a largement dépassé la limite d’âge) c’est pour de bonnes raisons.

Elle vit actuellement au Japon et va radicalement changer de vie pour intégrer l’école. Prévoyante, et organisée, elle a mis de l’argent de côté  pour pouvoir organiser cette transition professionnelle. L’idée d’être journaliste la taraude depuis longtemps, mais elle voulait avoir vécu quelque chose avant de faire un tel métier.

A la fin de ses études elle ne se sentait pas légitime et a donc opté pour l’enseignement doublé de l’expatriation. Elle a réussi le tour de force d’être brillamment préparée pour le concours et de garder une spontanéité incroyable.

8. L’abnégation qui force le respect

Deux candidats, un garçon et une fille, ont forcé mon admiration par leur volonté, démontrée en quelques minutes d’entretien.

Honneur aux dames:

Comment avez vous obtenu vos stages (Télérama, Itélé, Marianne…)?

« Je les ai harcelé. On m’avait dit qu’ils ne me prendraient pas, mais je n’ai pas arrêté de faire des demandes ».

Et comment avez vous interviewé Yasmina Benguigui?

« On m’avait dit que c’était impossible. Je n’ai pas arrêté de harceler sa secrétaire au téléphone et finalement elle m’a dit oui et m’a invitée dans son hôtel. »

Quant au jeune homme, recalé à l’oral l’an passé, il est revenu gonflé à bloc. Il a passé son année comme correspondant d’un grand quotidien régional alors qu’il n’avait pas d’expérience dans la presse. Il nous a montré son book et nous a très bien parlé du métier de journaliste.

9.  Ce que je  leur souhaite pour l’avenir

Tous ne seront pas journalistes, mais j’espère que parmi les candidats que j’ai notés, certains accéderont à une école reconnue, meilleur moyen de se lancer. Je leur souhaite de garder les étoiles que j’ai vues dans les yeux et la volonté qui semblait les habiter.

Je leur recommande de garder les pieds sur terre, de vite se mette aux outils du web et de réfléchir à exploiter ses potentialités. Et je les supplie de se concentrer sur l’info et de renoncer au commentaire et à l’éditorialisme qui abime notre presse.

Ah oui, j’espère aussi que certains viendront toquer à la porte de la super agence de presse qui monte, la mienne. Histoire d’aiguillonner ma motivation !

10. Et pour se préparer au concours ?

Pour terminer, il faut saluer et citer le bel effort de transparence de l’IPJ, qui a mis en ligne un guide bien fait pour se préparer au concours d’entrée. Lecture recommandée.

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Billet originellement publié sur MonJournalisme.fr.

Crédit Photo CC Flickr: Sammers05, Hitchica.

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